Récit d’un séjour dans le Pantanal avec les jaguars

Récit d’un séjour dans le Pantanal avec les jaguars

L’aventure commence au sortir de la triste agglomération de Varzea Grande lorsque nous nous engageons sur la fameuse Transpantaneira, entrecoupée de 122 ponts brinquebalants sur 147 km. Cette éprouvante piste traverse une immense zone dite humide pour buter sur le Rio Sào Lourenço ou Cuiaba (selon les cartes) qui marque la frontière avec l’état du Mato-Grosso du Sud. Les nombreuses rencontres dans la seconde moitié nous feront oublier les méfaits de la tôle ondulée, principalement des centaines de caïmans du bébé sorti de sa coquille à l’adulte de 2m50, des échassiers, des ibis, des passereaux et des rapaces.

Pendant 7 jours, confortablement assis dans nos pirogues à moteur, nous avons sillonné la rivière Cuiabà, le Rio Tres Irmàos, le Corixo Negros et plus en aval le Rio Piquiri où le spectacle est permanent tant la richesse de l’avifaune est importante. Je citerai pêle-mêle : le majestueux héron cocoi, le héron strié que l’on dit butor, le jabiru d’Amérique moins gracieux que son cousin africain, diverses espèces d’ibis, le cormoran et son frère l’anhinga, le frêle jacana, le combatif bec en ciseau, la pénélope à ventre roux au chant matitudinal, sonore et disgracieux, un peu comme cet agaçant bidule qu’est le réveil matin, le caurale soleil qui dévoile toute sa magnificence lorsqu’il prend son envol, le sinistre urubu noir, la buse à tête blanche que j’aurais plutôt appelée ravisseuse, le majestueux caracara huppé,  la tourterelle totalement délaissée des moissonneurs d’images, divers martins-pêcheurs, le bien nommé tyran, la gracieuse spatule rose, les criardes perruches, les perroquets multicolores et deux ou trois espèces rares tel le menacé ara hyacinthe ou nocturnes comme le hibou, la chouette et l’engoulevent. Malgré ces innombrables et permanentes expériences, il reste beaucoup à découvrir car cette immense écorégion compte 6 à 700 variétés de volatiles de « tout poil ».

250 à 300 poissons différents peuplent ces cours d’eau dont les redoutables piranhas avides de chairs du moment qu’elles soient sanguinolentes, la gent écailleuse représentée ici par le caïman jacaré y mettant bon ordre. Les premiers sont pratiquement invisibles car le fond est trouble n’incitant pas à la trempette et les seconds omniprésents sur les rives et dans les marigots. Ce reptile de taille modeste (2m50 à 3m00 au maximum), comme ses congénères du monde crocodilien me fascine, moins mes compagnons : nous n’avons pas le même objectif ! Le tableau ne serait pas complet si on ne parlait pas des nombreux capybaras aperçus sur les bancs de sable, les singes hurleurs, les capucins noirs, le tapir et les captivantes loutres géantes dont les jeux ne manquent pas de nous émerveiller, elles aussi participant à la régulation du monde aquatique avec de grands croquements sonores.

La vedette de ce riche biotope est une certaine onca que les scientifiques ont classée dans la famille Panthera comme le léopard, la panthère des neiges, le tigre et le lion parce qu’ils sont les seuls à rugir, semble-t-il ? Les Tupis la nommèrent jaguara et les colonisateurs portugais jaguar, ce nom lui est resté aujourd’hui. Son aire de répartition s’étend du Mexique à l’Argentine et au Paraguay mais c’est dans le Pantanal qu’elle est la plus répandue et particulièrement dans le secteur où nous avons pris nos quartiers, en amont de Porto Jofre, ville située sur le Rio Sào Lourenço ou Cuiaba.

Arrivés sur notre bateau-hôtel à 12 h 45, nous embarquons sur les pirogues à 14 h 30 pour une première exploration sur la rivière. Le Chef a-t-il des relations privilégiées avec le syndicat d’initiative local car après 10 minutes de navigation rapide, nous apercevons notre première « prise » ? Une belle femelle, perchée sur un arbre couché à environ 10 mètres de la berge envahie de jacinthes. Madame, placide, se lèche les babines, les pattes, balance sa longue queue, ouvre une large gueule découvrant une mâchoire puissante. Elle répond, enfin pas toujours, au doux nom de Patricia, Elle serait âgée de 6 ou 7 ans, pèserait environ 70/80 kg et serait la génitrice de deux charmants fripons, Kasimir et Krishna. Sa stature est imposante, son pelage magnifique et son regard envoûtant. Œil rivé dans le viseur, tout le monde est sous le charme, ça mitraille à tout va ! A un euro la pose, notre star serait vite millionnaire. Lassée, sans doute de notre présence, elle descend de son perchoir et disparaît dans le sous-bois. Nos pilotes, César et Edno, fins connaisseurs du comportement animal, ont quitté le poste d’observation et filent sans bruit au détour du chenal où nous rattrapons notre vedette qui est en safari. Si notre présence n’affecte pas la chasseresse, elle semble faire fuir ses proies, capybaras et caïmans. Plus loin sur le rivage, elle rejoint son fiston et dans la broussaille son second rejeton, ce sont déjà de gros bébés. Ils se fondent tous les trois dans la végétation. Ils ont à peine disparu, que deux autres spécimens s’offrent à nos regards ébahis et avides de photos. Sans doute gênés par le bruit des moteurs, ils s’évanouissent dans les joncs que l’on voit bouger dans leur sillage. Ainsi se termine un premier après-midi : pas mal, n’est-ce-pas ?

Ayant décidé de ne point dépasser les deux voire trois pages (une gageure pour moi qui ne suis pas le champion de la synthèse), il me reste peu de lignes pour parler des 34 autres jaguars que nous avons débusqués au fil de l’eau. Vous avez bien lu, nous venons de pulvériser le record d’Objectif Nature et même si nous avons rencontré à deux, parfois trois reprises, certaines femelles et leurs jeunes, je pense que nous pouvons affirmer que 16 ou 17 fauves différents se sont prêtés à la fringale photographique de nos champions du pixel. Sans détailler chaque épisode, j’évoquerai la démarche altière de Juru, le beau mâle qui aime à parader, la leçon de chasse de Medrosa avec sa progéniture Rio et Marcela, les avances pas toujours couronnées de succès d’Inka avec la belle Ti, de ce robuste mâle non identifié tirant avec aisance la carcasse d’un grand jacaré mort, des scènes de tendresse entre maman et son dernier né, les jeux espiègles entre Kashmir et Krisna sous l’œil compatissant de Miss Patricia, les longues traques dans les herbes flottantes et dans le courant de Médrosa et de Ti, les poses lascives de Medrosa, Marcela et Rio, l’escapade de Juru à une encâblure de notre home flottant. Les chasses furent toujours infructueuses, seuls les aficionados et les inconditionnels du scoop s’en plaindront !

Vous noterez que je n’ai pas prononcé le mot « anaconda » car nous n’en avons pas vu la queue d’un, sauf Edno et moi assis à la poupe, mais ce fut une vision fugace : « j’ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien, était-il vert était-il jaune, était-il vert et jaune … » ?

Outre cette équipée fluviale, nous avons séjourné dans des fazendas. Simple à l’aller, luxueuse au retour, tournées l’une et l’autre vers l’élevage bovin et le tourisme. Nous y avons croisé des coatis, des cerfs des marais, des agoutis, des capybaras, un tapeti et son prédateur le renard crabier et encore des oiseaux dont les emblématiques toucans, le toco à la stature imposante, l’araçari plus modeste et de grands rassemblements de paroares à bec jaune plus connus sous le vocable de cardinal. Dans la Pousada Piuval, le dernier jour, nous avons manqué deux félins repérés par les campeiros ou pantaneiros qui sillonnent à cheval le « Grand Etang » mais, dissimulés derrière un bosquet sur les rives du Rio Bento Gomes pour dévorer une proie, nous ne pourrons pas les voir donc les ajouter au palmarès tenu avec rigueur par certains d’entre nous. Nous devrons nous contenter, de retour au bercail, d’empreintes dans la terre meuble à moins de 50 mètres de l’entrée du lodge, comme quoi conter fleurette au clair de Lune présenterait, ici, d’inoubliables émotions !

Ce récit condensé ne serait pas complet si je ne parlais pas des personnes qui ont participé à cette odyssée riche en péripéties. J’ai déjà dit un mot de l’habileté de nos marins, de leur connaissance de l’environnement sauvage et de leur acuité visuelle exceptionnelle. Le personnel du vaisseau, cuisinière, barmen, matelots et autres, fut toujours au petit soin pour les plaisanciers que nous étions même si, bien avant potron-minet, les mécaniciens s’activaient dans la salle des machines autour des compresseurs dont le ronron ajouté au clapot du courant nous donnait l’impression de naviguer sur le pont inférieur d’un vieux caboteur, enfin pas tous ! Mes compagnons de fortune, lorsque leur pupille n’était point rivée dans le viseur ou sur l’écran de leur boîtier, se montrèrent d’un commerce agréable, surtout à l’heure du caïpirinha. Larissa, notre guide brésilienne, accompagnatrice depuis plusieurs années de l’agence fit l’unanimité par sa connaissance, sa gentillesse et son amour du Pantanal, toujours souriante et disponible pour répondre aux nombreuses et parfois répétitives questions de chacun. Objectif Nature, représenté, ici, par Hervé et Patricia, ne pas confondre avec la Miss des marais, fut à la hauteur de sa réputation, d’un professionnalisme impeccable : tout a été irréprochable de Paris à Paris sauf, peut-être, le confort et les plateaux-repas sur les vols de la compagnie Latam ! Comme l’assurerait, sourire entendu au coin des lèvres, le Big Chief : « c’est un métier, Monsieur ». Un grand merci à tous pour cette passionnante initiation.

Pour conclure, je puis affirmer qu’un quidam contemplatif, non bardé de matériel photographique, mais seulement de jumelles, d’un crayon et d’un carnet, peut trouver son bonheur dans ce type d’expédition, destinée aux Canoneurs et aux Nikoniens.

 

Le Méjanel, lundi 17 octobre 2022.

Jacky.

jaguar
jaguar protégeant sa proie ©Patricia Pichol

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